Jemaa el-Fna : le cœur battant de Marrakech classé par l'UNESCO
Depuis mille ans, cette place marrakchie rassemble conteurs, musiciens gnawa et charmeurs de serpents — un patrimoine oral vivant que l'UNESCO a proclamé chef-d'œuvre de l'humanité en 2001.
La place Jemaa el-Fna de Marrakech, proclamée chef-d'œuvre du patrimoine oral de l'humanité par l'UNESCO en 2001, est l'une des scènes urbaines les plus fascinantes du monde. Voici son histoire, ses secrets et ce qu'on y vit encore aujourd'hui.

Il est seize heures à Marrakech. Sur la place Jemaa el-Fna, à deux cents mètres du minaret de la Koutoubia, un cercle de curieux s'est formé autour d'un homme assis sur un tabouret bas. Il parle vite, gesticule, suspend sa voix au moment précis où le récit bascule. C'est un *hlayki* — un conteur de la tradition orale marocaine — et les quelques dizaines de personnes qui l'entourent, touristes et Marrakchis mêlés, n'ont pas payé pour être là. Ce rituel se répète à peu de choses près depuis onze siècles. C'est cette continuité-là, fragile et vivace à la fois, que l'UNESCO a voulu protéger en proclamant la place Jemaa el-Fna « Chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité » en 2001 — une distinction qui précéda d'ailleurs la création officielle de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel (2003).
Jemaa el-Fna : mille ans d'histoire au cœur de Marrakech
La place Jemaa el-Fna naît avec Marrakech elle-même, fondée vers 1070 par les Almoravides sous Youssef ibn Tachfin. Dans ce premier tracé urbain, l'espace qui deviendra la *Jemaa* est déjà un lieu de rassemblement central, jouxtant le palais royal et les premières mosquées. Le nom lui-même fait l'objet d'un débat étymologique fascinant : l'interprétation la plus répandue traduit *Jemaa el-Fna* par « assemblée des trépassés » ou « place du néant » — une allusion probable aux exécutions publiques qui s'y déroulaient à l'époque médiévale, les têtes des condamnés étant exposées aux portes de la ville. D'autres linguistes proposent une lecture plus neutre : « grande mosquée de l'esplanade », en référence à une mosquée almoravide aujourd'hui disparue dont les ruines jouxtaient la place. Quelle que soit l'étymologie retenue, la place a survécu à toutes les dynasties : Almoravides, Almohades, Mérinides, Saadiens, Alaouites. Chacune a reconfiguré la médina autour d'elle sans jamais la supprimer.
Sous les Saadiens au XVIᵉ siècle, la place connaît son premier grand âge d'or. Le sultan Ahmed al-Mansour, qui règne de 1578 à 1603, fait de Marrakech la capitale d'un empire qui s'étend jusqu'au Sahel. La *Jemaa* devient le théâtre des célébrations dynastiques, des marchés de luxe et des performances publiques. La ville attire des marchands venus de l'Empire ottoman, du Sénégal, du Portugal et de l'Empire perse — et leurs cultures se superposent sur cette esplanade de sable rouge que les pluies de novembre transforment en boue ocre et que le soleil de juillet cuit à plus de quarante degrés.
Les hlaykia, les Gnawa et les charmeurs : qui sont les artistes de la place ?
Ce qui distingue la place Jemaa el-Fna de toutes les autres grandes places du monde, c'est la densité et la diversité de ses performers, dont certains exercent des métiers transmis de père en fils depuis des générations. Les *hlaykia* (ou *hlaïkia*) sont les maîtres du récit oral : ils déclaiment des versions populaires des *Mille et une nuits*, des épopées de *Antar ibn Shaddad*, des contes du cycle de *Joha* (le bouffon philosophe du monde arabo-berbère), ou encore des histoires locales puisées dans la mémoire collective des médinas. Leur art est entièrement oral, sans notes ni support — une mémoire prodigieuse au service d'une rhétorique savamment construite pour tenir le public en haleine.
À côté des conteurs, les musiciens *Gnawa* constituent l'autre grande figure de la place. Descendants des esclaves sub-sahariens amenés au Maroc du XVIᵉ au XIXᵉ siècle par les caravanes transsahariennes, les Gnawa ont développé une musique rituelle de transe — le *lila* — qui mêle percussions (*tbel*), castagnettes métalliques (*qraqeb*) et chant en langues africaines ancestrales. Sur la *Jemaa*, ils jouent une version épurée de ce répertoire, accessible au grand public, mais le fond spirituel reste présent dans la répétition hypnotique des motifs rythmiques. Les charmeurs de serpents (*ssebbana*), les acrobates amazighs du Souss, les diseuses de bonne aventure (*shuwwafate*) et les arracheurs de dents complètent ce tableau d'une humanité en spectacle permanent.

Sur la Jemaa el-Fna, chaque soir, une ville entière monte sur scène — et le public ne sait jamais si c'est lui qui regarde ou s'il est regardé.
La place Jemaa el-Fna le soir : le miracle des stands de nourriture
Si la journée appartient aux conteurs et aux performers, la nuit appartient à la fumée et aux odeurs. Dès dix-sept heures, les stands de restauration commencent à sortir de terre. En moins d'une heure, la moitié de la place se transforme en un marché alimentaire à ciel ouvert que les Marrakchis appellent simplement *la nuit de la Jemaa*. Les numéros des stands vont de 1 à plus de cent — chaque famille tient son emplacement de génération en génération, transmis comme un bien précieux. On y sert de l'*escargots* dans un bouillon épicé de cumin et de romarin, de la *merguez* grillée sur braises, de la *harira* (soupe de lentilles et pois chiches), des têtes de mouton cuites à l'étouffée, du foie de veau à l'*chermoula*, des oranges pressées aux stands de jus qui bordent le côté nord de la place depuis des décennies. La scène olfactive est en elle-même un spectacle : les panaches de fumée blanche qui montent dans le ciel mauve du soir rappellent une estampe japonaise plus qu'une ville africaine.
Cette économie nocturne est structurante pour des centaines de familles marrakchies. Une étude menée par l'Université Cadi Ayyad de Marrakech au début des années 2000, dans le cadre du dossier UNESCO, a estimé que plus de trois mille personnes vivaient directement ou indirectement des activités de la place. Le tourisme de masse des années 2010 a modifié l'équilibre : les prix ont monté, certains métiers traditionnels ont cédé du terrain face aux stands de souvenirs industriels. Mais le cœur de la place résiste. Les conteurs sont toujours là.
Que faire autour de Jemaa el-Fna : le quartier à explorer
La place Jemaa el-Fna est le point de départ naturel de la médina de Marrakech. Vers le nord s'ouvre le réseau des souks couverts — souk Smarine (textiles), souk des Bijoutiers, souk Cherratine (maroquinerie), souk Haddadine (ferronnerie) — que l'on peut parcourir pendant des heures sans jamais se retrouver deux fois dans la même ruelle. À l'ouest, à trois cents mètres, le minaret de la Koutoubia domine la ville de ses soixante-dix mètres : construit au XIIᵉ siècle sous les Almohades, il servit de modèle à la Giralda de Séville et à la Tour Hassan de Rabat. Au sud-est, le quartier du Mellah — l'ancien quartier juif — raconte une histoire parallèle de la ville que peu de visiteurs prennent le temps d'explorer.
- La Koutoubia : à trois cents mètres à l'ouest, le minaret almohade du XIIᵉ siècle et ses jardins ombragés — idéal en fin d'après-midi
- Les souks couverts : entrer par la rue Souk Smarine, juste au nord de la place, et se perdre pendant deux heures dans le labyrinthe des métiers
- La Medersa Ben Youssef : à dix minutes à pied dans la médina, chef-d'œuvre de l'architecture saadienne (XVIᵉ siècle), ouverte aux visiteurs
- Le Musée de Marrakech (Dar Mnebhi) : à cinq minutes de la Medersa, collections d'arts et patrimoine dans un palais du XIXᵉ siècle
- Les terrasses sur la place : une douzaine de cafés offrent des terrasses avec vue plongeante sur la Jemaa — le meilleur angle pour observer la transformation du soir
- Le marché de nuit de la place : arriver entre dix-huit et vingt heures pour le pic d'activité des stands de nourriture — les escargots du stand n°1 sont un passage obligé
Un patrimoine sous pression : les défis de la place en 2026
La proclamation UNESCO de 2001 a eu un effet paradoxal : en rendant la place mondialement célèbre, elle a accéléré le tourisme de masse qui menace précisément ce qu'elle cherchait à protéger. Dans les années 2010, les *riad*-hôtels de luxe ont proliféré dans les ruelles autour de la *Jemaa*, faisant monter les loyers et poussant les familles marrakchies vers les périphéries. Certains conteurs se sont plaints d'une concurrence déloyale avec les attractions plus visuelles — acrobates, danseurs, montreurs de singes — que les touristes photographient plus facilement qu'ils n'écoutent un récit en darija. Les autorités municipales et le ministère de la Culture ont mis en place depuis 2010 des mesures de régulation : quotas de stands, requalification des espaces, programme de formation des jeunes *hlaykia*. Le bilan est mitigé. La place reste vivante — mais sa vivacité est désormais partiellement mise en scène pour un public qui ne comprend pas toujours la langue dans laquelle les conteurs parlent.
Ce qui résiste malgré tout, c'est quelque chose d'assez rare dans les patrimoines mondiaux : une pratique culturelle qui n'est pas muséifiée. Les conteurs de la place Jemaa el-Fna ne jouent pas pour une institution — ils jouent pour gagner leur vie, et s'ils ne retiennent pas leur public, ils ne mangent pas. Cette pression économique, qui peut sembler cruelle, est aussi ce qui maintient l'exigence artistique. Un *hlayki* moyen ne survit pas longtemps sur la place. Ceux qui y restent depuis vingt ans ont été sélectionnés par le public lui-même — le verdict le plus honnête qui soit. C'est peut-être pour cela que la Jemaa el-Fna reste, à l'heure des algorithmes et des contenus optimisés, l'un des derniers endroits du monde où la narration humaine se mesure encore en pièces de monnaie jetées dans un chapeau.