Coco Polizzi : l'homme qui a inventé la Médina d'Agadir, pierre par pierre
En 1992, un artiste italo-marocain commença à bâtir, à la main, une médina entière à Agadir — pour rendre à la ville ce qu'un séisme lui avait pris en quinze secondes.
Détruite par le séisme de 1960, Agadir avait perdu sa vieille ville. Trente ans plus tard, Béato Salvatore « Coco » Polizzi, fils de bâtisseurs siciliens installés au Maroc depuis 1906, releva un défi insensé : bâtir une médina ex nihilo, à la main, avec ses artisans.

Imaginez Agadir, le 29 février 1960, peu avant minuit. La ville dort. Des marchands ferment leurs étals au pied de la Kasbah Oufella. Dans la médina blanche qui ondule entre les remparts du XVIᵉ siècle, des familles écoutent la radio. À 23h47, en quinze secondes, tout disparaît. Un séisme de magnitude 5,7, mais à seulement trois kilomètres de profondeur, anéantit 75 % des bâtiments. Quinze mille morts, un tiers de la population. Quand le soleil se lève le lendemain, Agadir n'existe plus. La nouvelle ville sera reconstruite trois kilomètres plus loin, sur des plans modernistes. La vieille médina, elle, ne sera jamais relevée. Pendant trente ans, Agadir restera la seule grande ville marocaine sans cœur ancien — jusqu'à l'arrivée d'un homme qui décidera d'en bâtir un, à la main, avec son équipe d'artisans.
Une ville sans mémoire, un homme avec une vision
Le séisme de 1960 fut l'un des plus meurtriers de l'histoire moderne du Maroc. Le jeune roi Mohammed V décide rapidement la reconstruction, mais sur un nouveau plan, à l'écart de la zone sismique : Agadir devient en quelques années une ville moderne, fonctionnelle, balnéaire — mais sans la patine du temps. Pas de souks couverts vieux de huit siècles, pas de moucharabiehs en cèdre noirci, pas de placettes ombragées où le temps coule différemment. Tout ce qui faisait l'âme d'une médina marocaine — Marrakech, Fès, Tétouan — manquait. La ville prospéra grâce au tourisme balnéaire, mais ses visiteurs en repartaient souvent sans avoir touché à la culture ancienne qu'ils étaient venus chercher.
Ce vide, Béato Salvatore Polizzi — que tout le monde appellera « Coco » — l'a ressenti comme une blessure personnelle. Né à Rabat le 19 septembre 1941, il appartient à la troisième génération d'une famille de bâtisseurs siciliens installés au Maroc depuis 1906, bien avant le protectorat français. Son père est entrepreneur du bâtiment ; Coco grandit au milieu des chantiers, des plans, des artisans. À quatorze ans seulement, il intègre l'école des Beaux-Arts de Rabat avec une idée précise : devenir « architecte-bâtisseur », au croisement de l'artisan et du créateur. Une carrière internationale le mènera ensuite à construire hôtels, restaurants et villas de luxe en Europe, au Maghreb et au Moyen-Orient. Mais c'est Agadir, la ville-fantôme privée de sa vieille peau, qui lui inspirera son chef-d'œuvre.
Le pari fou de 1992 : reconstruire ce qui n'existe plus
Coco Polizzi commence le chantier en 1992 sur un terrain de quatre hectares à Bensergao, en périphérie sud-est d'Agadir. Il ne s'agit pas d'une réplique des médinas marocaines existantes, ni d'une reconstitution à l'identique de l'Agadir disparue — ce serait impossible, les plans détaillés n'existent plus. Il s'agit d'autre chose, de plus difficile : inventer une médina qui aurait pu exister. Une médina plausible, fidèle aux principes architecturaux ancestraux du Souss-Massa, mais nourrie de toutes les influences qui ont traversé le Maroc pendant des siècles.
L'inspiration est délibérément métissée : architecture berbère du Souss pour les motifs et les couleurs, raffinement arabe-andalou pour les patios et les fontaines, héritage gréco-romain dans les colonnades et les portiques, allusions à l'artisanat juif marocain dans certains motifs de zelliges. Polizzi ne copie aucun lieu existant : il compose. Les matériaux, eux, sont entièrement locaux — et c'est cela qui fait la singularité du chantier. Pierre blanche d'Agadir, pierre rouge d'Argana, ardoise verte d'Anzi, terre ocre de Taliouine, bois d'eucalyptus et de laurier. Chaque mur, chaque arche, chaque colonne raconte une géographie : celle de la région du Souss-Massa, dont les couleurs minérales et végétales se retrouvent partout dans la médina.
Le chantier durera plus de vingt-cinq ans. Polizzi y consacre son énergie quotidienne, formant et dirigeant une équipe de maçons, sculpteurs, ferronniers et mosaïstes — dont certains travailleront avec lui pendant des décennies. La médina ouvre au public dès 1992 et continue d'évoluer jusque dans les années 2010. Aujourd'hui, on y trouve des ateliers d'artisans en activité, des restaurants, des boutiques, un théâtre en plein air, et même un petit musée — le tout enchâssé dans une trame urbaine qui imite à s'y méprendre la spontanéité d'une vraie médina poussée sur sept siècles.

Une médina qui n'a jamais existé, mais qui semble plus vraie que vraie.
Ce que tu vois aujourd'hui dans la Médina d'Agadir
Située à environ trois kilomètres et demi du centre d'Agadir, dans le quartier de Bensergao, la Médina Polizzi se découvre à pied en une heure ou deux. L'entrée se fait par une porte fortifiée — pisé clair, encadrement en pierre d'Argana — et débouche immédiatement sur la place principale, ombragée par des palmiers anciens. À gauche, les remparts crénelés rappellent ceux de Taroudant ; à droite, un patio à fontaine évoque les médersas de Fès. Les ruelles serpentent sans logique apparente, exactement comme dans une vraie médina, et c'est précisément cette absence d'évidence qui rend l'illusion saisissante.
L'intérêt principal n'est pas le décor — ce mot serait injuste. C'est la rencontre avec les artisans qui occupent les ateliers : tisserands de tapis amazighs, sculpteurs sur bois, dinandiers, vanniers, potiers, mosaïstes, joailliers. La plupart sont là à demeure, formés sur place. Polizzi avait conçu sa médina non comme un musée mais comme un lieu de transmission : une économie artisanale qui se perpétue parce qu'elle a un cadre digne. Les ventes y financent à la fois le site et les familles. Les visiteurs étrangers, surtout francophones et hispanophones, viennent souvent en demi-journée depuis les hôtels balnéaires d'Agadir, mais l'expérience gagne à être prolongée : un déjeuner sur place, une visite des ateliers de fabrication, un thé sous les arcades.
- Les remparts en pisé clair, parcourables par endroits, offrent une vue d'ensemble du site
- Le théâtre en plein air, où se tiennent parfois des concerts gnawa ou des fêtes amazighes
- Les ateliers en activité — argan pressé sur place, zellige posé sous tes yeux, bois sculpté en direct
- Le restaurant traditionnel qui sert tajines et pastilla cuits au four à bois
- Horaire idéal : 9h-12h ou 16h-18h pour éviter la chaleur de l'après-midi
L'héritage de Coco Polizzi en 2026
Coco Polizzi s'est éteint le 21 avril 2021 à Rabat, sa ville natale, où il est inhumé. Il avait 79 ans. Sa Médina, elle, lui survit et continue d'attirer chaque année des dizaines de milliers de visiteurs, marocains et étrangers. Plusieurs personnalités du monde de l'architecture et du patrimoine — au Maroc comme en France — se sont émues de son décès en saluant un parcours hors normes : un autodidacte total, parti d'une école de Beaux-Arts à quatorze ans, capable d'élaborer en quarante ans de carrière l'un des chantiers les plus singuliers de l'architecture marocaine contemporaine.
Que dit cette histoire en 2026 ? Elle interroge ce que signifie le mot « patrimoine ». Un site classé UNESCO comme la médina de Fès porte la trace de mille ans d'histoire ; la Médina d'Agadir, elle, a moins de quarante ans. Pourtant, quand on y entre, on n'a pas l'impression d'un décor de cinéma : la pierre est vraie, les artisans sont vrais, les odeurs de cuir, d'argan et de safran sont vraies. Polizzi a peut-être inventé quelque chose de neuf : un patrimoine de proximité, un patrimoine-mémoire, qui ne raconte pas tant ce qui a existé que ce qui aurait pu — et devrait — exister. Pour une ville qui a perdu sa vieille peau en quinze secondes, c'est peut-être la forme la plus tendre de réparation.